Boardwalk Empire : American History

23 Avr

Ça fait maintenant quelques années qu’on le répète : la télévision s’est peu à peu élevée au rang du cinéma. Elle ne doit plus être considérée comme sa petite soeur ingrate mais comme brillante alternative au grand écran. La série télévisée est désormais synonyme de créativité, d’audace et, bien souvent, de profondeur (du fait de son format), et ce malgré la fin annoncée d’un âge d’or par de nombreux analystes. Des cinéastes de renom tels que Lynch, Spielberg, Cameron ou dernièrement Darabont y vont régulièrement y faire un tour. Même les Cahiers du Cinéma ont réservé un dossier pour ce genre dont la qualité ne cesse de grimper. C’est dire.

L’annonce de la création de Boardwalk Empire a lancé un pavé dans la marre sériephilique. Lorsque HBO la magnifique (mais décadente ?) a en effet accepté la production d’un show sur la mafia sur fond de prohibition, créé par le plus doué des scénaristes des Soprano, Terrence Winter, l’attente était déjà aux combles. Mais c’est véritablement l’arrivée de Martin Scorsese, aimé des cinéphiles et du grand public, au poste de producteur et celui de réalisateur du pilote mais aussi celle de Steve Buscemi (probablement l’un des meilleurs seconds rôles chez Tarantino, Burton et surtout les Coen) dans le rôle principal, qui a fait exploser la cervelle de bon nombre d’entre nous.  Le budget de 18 millions de dollars rien que pour le premier épisode, les décors dit « pharamineux »  et la présence de certains réalisateurs de série les plus brillants (Tim Van Patten, Allen Coulter et Alan Taylor) ont achevé les autres.

Bref, avant même sa diffusion, BE était d’ores et déjà annoncée comme étant le chef d’oeuvre de la télévision, la clef de voûte des séries.

C’est avec beaucoup d’excitation mais aussi une certaine appréhension (l’un ne va jamais sans l’autre) qu’on entre dans le monde de Nucky Thompson (Buscemi), parrain de la mafia et maire de facto d’Atlantic City, profitant de la prohibition pour inonder le marché de pseudo whisky en provenance du Canada ou distillé dans des caves. Corruption, meurtres et guerre des gangs sera son pain quotidien… comme tout film de gangsters qui se respecte.

Parfaite représentation des années 20, véritable tournant dans l’histoire américaine, la série de Winter a un énorme potentiel narratif. Le pays sort juste de la première guerre mondiale qui, bien qu’elle ne se soit pas déroulée sur son territoire, a considérablement affaiblie la population et l’état, pourri jusqu’au trognon (sénateurs républicains et démocrates trafiquent les votes, s’échangent des mots tendres tout en profitant de la prohibition pour s’enrichir), doit désormais s’occuper d’un nombre important de blessés de guerre (physiquement et psychologiquement). L’émergence d’un électorat féminin, directement issue de ligue de tempérance (instigatrice même du Volstead Act et de la prohibition), n’apparaît non pas comme une victoire de la démocratie américaine mais un nouvel objet d’influence et de trafic des statistiques. Une situation économique et sociale propice à l’expansion de la mafia locale, toujours plus ambitieuse et agressive comme le témoigne la nouvelle génération incarnée par les certains Lucky Luciano et Al Capone.

Mais le thème de la pègre, genre cinématographique par excellence, est à double tranchant. Maintes fois été adapté mais toujours porteur d’un intérêt certain, le film de gangster ouvre un piège dans lequel a tendance à sombrer BE par sa nature « best of mafia movies » quelque peu dérangeante. Au delà de la qualité d’interprétation impeccable des acteurs, on peut ainsi critiquer une ressemblance frappante entre les personnages du show et d’autres icônes. Buscemi par exemple , magnétisant en Nucky, partage un peu trop facilement de nombreux traits de caractère avec Tony Soprano, tel que l’ambiguïté morale qui lui permet d’ordonner un meurtre et de s’attendrir sur le sort d’une femme battue le quart d’heure d’après, ou encore la loyauté envers ses proches et son absence de remord à rabaisser quelqu’un en public (on pourrait même déplacer sans problèmes certaines répliques cinglantes de l’un dans la bouche de l’autre). De même, l’interprétation de Michael Pitt, lui aussi exceptionnel, fait irrémédiablement penser aux rôles de Leonardo DiCaprio (parfois même physiquement) sous la tutelle de Scorsese (Gangs of New York et The Departed, entres autres) ou même d’autres de ses oeuvres (on pense parfois à Taxi Driver pour le traumatisme d’après guerre). Personnages signatures ou manque de créativité ? Chacun le jugera.

La filiation envers le cinéma se ressent aussi dans la mise en scène de certaines séquences : The Godfather, Eastern Promisses, The Untouchables, Public Enemies… Plus que de simples références ou un jeu cinéphilique, on a véritablement l’impression que la série a du mal à trouver son identité propre, l’esprit singulier qui la démarquera du lot. La confrontation de plusieurs influences et inspirations semble avoir ici des difficultés à créer quelque chose de nouveau. Une déception de taille.

Une série qui se déroule dans un cadre aussi inconnu se doit d’avoir un espace scénique extrêmement travaillé et riche en détails, et Boardwalk Empire ne déroge pas à la règle. Mais alors que des séries ayant un rapport très fort avec leur environnement (telles que Rome ou Battlestar Galactica) semblaient crédibles car habitées par leurs personnages bien avant l’arrivée du spectateur, l’improbable propreté de BE donne l’impression que les protagonistes viennent tout juste d’arriver d’on ne sait où. Le fameux « boardwalk » (promenade au bord de la plage) n’est pas animé comme pouvait l’être les ruelles romaines ou le vaisseau tombant en lambeaux ; il n’y a pas un papier par terre, pas un accroc, rien. La débauche de décors, grande fierté de la série (voir les différents making off sur internet), tous plus époustouflants les uns que les autres en terme de travail mais aussi de budget, semble les rendre paradoxalement étanches à toute vie. Surtout ne pas salir, montrer que c’est beau et bien fait. Mais ce qui peut sembler n’être qu’un détail s’avère finalement être une barrière à l’immersion complète dans le récit. Comment croire aux personnages et à cette ville si tout parait sortir flambant neuf tout droit d’une usine et beaucoup trop froid ? Certes on peut se demander si la série ne cherche pas de cette manière à nous montrer l’âge d’or de la ville ou nous montrer le décalage entre la richesse de la haute société et des personnages de classes inférieures telles que Darmody ou Margaret, mais en définitive, on y croit que difficilement.

Mais cessons de bouder notre plaisir. Boardwalk Empire est de qualité et a réellement tout d’une grande série, statut auquel elle est de toutes façons destinée. Cette première saison est d’une maîtrise absolue et l’épisode dirigé par Scorsese ferait pâlir plusieurs de ses films. Reste à voir si, comme la plupart des grandes séries, il lui suffit de quelques épisodes supplémentaires pour s’affirmer et s’imposer.

En résumé

Boardwalk Empire est un étrange mélange entre déception et qualité. Si on ne peut que reconnaître la maîtrise de sa mise en scène, de son interprétation et de son scénario, on peut cependant regretter un certain manque d’identité formelle ainsi que dans l’écriture des personnages, comme le nombre beaucoup trop important de récurrences du genre, mais aussi une absence de « vie », de vécu (préjudiciable pour une série un tant soit peu historique) qui semble inhérent à l’exubérance des décors.

***’ – Bon

Boardwalk Empire. USA, 2010 – (en cours). De Terence Winter, avec Steve Buscemi et Michael Pitt.

Critique d‘Obben.

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